De RITA à MSE : un succès opérationnel et industriel aux Etats-Unis
De RITA à MSE : un succès opérationnel et industriel aux Etats-Unis
par Jean-Louis DEBEURET Officier de programme MSE 1988-1991

J’ai intitulé cet article ‘’un succès opérationnel et industriel aux Etats- Unis’’ car c’est effectivement l’un des plus importants (si ce n’est le seul) succès industriels que la France n’ait jamais connu outre-Atlantique, particulièrement en matière de défense, et qui est passé complètement sous les radars car très peu de média n’en ont parlé.
En résumé, le Réseau Intégré de Transmissions Automatiques, le système tactique RITA de l’Armée de Terre française, est devenu un succès commercial, industriel et opérationnel aux États-Unis. En effet le système de transmissions MSE (Mobile Subscriber Equipment) de l’US Army, en service depuis 1988 jusqu’à la décennie 2010, est directement dérivé du système de transmissions français RITA.
Par une chance, que je dois avouer complètement inouïe, il se trouve que j’ai été impliqué dans les différentes phases de ce programme de l’US Army, depuis les opérations de sélection du futur système US lors de démonstrations en France, la mise en place des premiers équipements au Texas, la formation des jeunes officiers des transmissions au 3ème Corps US. Ensuite cela a été la participation à l’évaluation technique et à la qualification du système, les tests grandeur nature du réseau au Texas, dans le désert de Mojave en Californie, et en Allemagne lors d’un exercice REFORGER. Finalement j’ai eu la chance de participer activement à son déploiement opérationnel pendant la guerre du Golfe.
Mais avant d’aborder la version américaine, quelques mots sur la technologie française dont elle est issue.
Le système de transmissions RITA, Réseau Intégré de Transmissions Automatiques.
Les premières réalisations technologiques de ce système de transmissions, extrêmement novateur pour l’époque, datent des années 70.
Le point de départ de cette longue aventure est la rencontre de trois facteurs déterminants.
D’abord un algorithme de télécommunications prometteur mais jusqu’alors non utilisé, appelé Flood Search, ensuite la réalisation de mini-ordinateurs français qui ont rendus cet algorithme fonctionnel, et enfin la volonté opiniâtre de quelques militaires, principalement le Général Jacques Deygout, un brillant officier et surtout un ingénieur hors-pair, qui est le père du système RITA. Il faudrait lui associer le Général LEMERCIER pour son énorme contribution, en particulier quand il commandait l’unité expérimentale RITA d’Epinal.
Les mini-ordinateurs français MITRA-15 et MITRA-125 étaient la concrétisation du plan ‘’calcul’’ lancé sous la présidence du Général de Gaulle, ils étaient conçus et produits par la société CIMSA.
Il a d’abord fallu valider ces nouvelles technologies, tester les équipements de nouvelle génération, et puis envisager les évolutions de l’emploi des transmissions que permettait ce nouveau système.
Pour conduire toutes ces missions une unité expérimentale de l’arme des Transmissions a été créée en 1974 au 18ème RT à Epinal. Cette unité a largement contribué à la mise au point des équipements du RITA.
Le développement du système RITA
Le RITA a été développé conjointement par les industriels CIT- ALACATEL, CIMSA et SINTRA, sous une maîtrise d’œuvre de la DGA, et avec une large participation de l’arme des Transmissions.
À partir de 1982 les industriels participants au programme ont été regroupés dans la société, nationalisée à l’époque, THOMSON-CSF. Toutes les équipes industrielles et militaires engagées dans la réalisation de ce programme ont fait un travail remarquable en un temps record pour l’époque. La mise en place du système de transmissions RITA dans les forces françaises s’est étalée entre 1980 et 1986 pour équiper 2 Corps d’Armée et la Force d’Action Rapide.
Pourtant le RITA a bien failli ne pas voir le jour, car il y avait une très rude compétition entre les programmes militaires consommateurs du budget de la Défense.
Dans ces années 70-80 le programme d’artillerie 155 AUF1 avait la priorité. Aussi le Général Deygout est allé convaincre le Chef d’État- major de l’AT qu’avec le coût d’acquisition d’un seul régiment d’artillerie il pouvait développer le système RITA. Et puis il nous avoué avoir souvent prié Sainte RITA, la patronne des ''causes désespérées''.
Sa cause a donc été entendue, et même au-delà de ses espérances …
Le principe du RITA est le non déterminisme de la position des usagers, qu’ils soient statiques dans les postes de commandement (PC), ou mobiles dans leurs véhicules, sachant qu’un usager fixe peut devenir mobile dans son véhicule à tout moment, ou changer de PC.
Lorsqu’un utilisateur passe un appel, le logiciel réparti dans les nœuds du réseau trouve automatiquement l’abonné de destination et établi la communication. Le système va trouver l’abonné distant quelque-soit sa localisation, et même quelque-soit son réseau d’appartenance, militaire ou civil, grâce à des passerelles inter-réseaux.
Cela paraît trivial aujourd’hui, mais en fait il y a une double complexité à résoudre, en effet d’une part les usagers peuvent se déplacer, mais le réseau de transmissions est lui-même reconfigurable pour s’adapter à la manœuvre des unités tactiques.
C’est comme si de nos jours on changeait de place les balises des opérateurs de téléphonie mobile et les nœuds du réseau d’infrastructure en fibre optique. Belle pagaille en perspective !
En termes de dimensionnement l’objectif est de supporter les 3000 abonnés de chaque Corps d’Armée dans une zone pouvant aller jusqu’à 12 000 Km² pour chaque Corps, c’est-à-dire la taille des deux départements français.
En 1980, soutenir des forces très mobiles et dispersées dans un environnement numérique était une véritable gageure, car il n’y avait ni de technologie IP Internet, ni de téléphonie mobile de type GSM.
Pour satisfaire la mobilité des usagers, la technologie française avait pris une sérieuse avance en radiotéléphonie militaire dans les années 80, avec le PRA ‘’Poste Radio d’Abonné’’. C’est une radio de combat duplex où chaque abonné dispose d’un combiné téléphonique numérique et d’un numéro de téléphone à 7 chiffres.
En fait, dès 1980 le système RITA a été le premier réseau automatique de radiotéléphonie mobile au monde, un réseau GSM avant la lettre.
L’armée américaine en RFA voyait fréquemment le système RITA lors de manœuvres conjointes, et la réputation de souplesse et de manœuvrabilité de ce système de télécommunications tactiques a vite été connue du commandement de l’US Army.
Le système de transmissions de l’US Army était alors totalement hiérarchique, très lourd, très difficilement reconfigurable, hérité de la guerre du Vietnam. Les autorités américaines voulaient urgemment le remplacer par une solution plus adaptée à leurs besoins opérationnels.
En 1985 j’étais chargé de l’instruction du système RITA à l’Ecole d’Application des Transmissions à Montargis, lorsque début juin débarquent le Général Deygout, et des dirigeants de Thomson-CSF.
On annonce la visite prochaine de Mr James R. AMBROSE Secrétaire d’état ‘’of the Army’’, accompagné du Général Bruce HARRIS commandant le Signal Corps de l’US Army.
Je dois leur présenter le système RITA et préparer avec mon équipe une démonstration sur un terrain militaire boisé dans la région de Montargis. Le sujet est sérieux, il s’agit de convaincre les autorités américaines de l’excellence de notre technologie. En effet, un appel d’offre vient d’être publié aux Etats-Unis pour une acquisition hors du commun au profit du Signal Corps.
Quelques temps plus tard les autorités américaines arrivent à Montargis. Après une présentation succincte des matériels, nous voilà sur le terrain dans la pampa montargoise avec un véhicule 4x4 Peugeot équipé d’un Poste Radio d’Abonné, autrement dit une radio mobile du RITA.
Un des nœuds de communications du réseau tactique RITA, que nous avions déployé, était raccordé au central téléphonique de l’école de Montargis et de là aux PTT.
Nous sommes au beau milieu d’une clairière, loin de tout, et je demande à Mr Ambrose s’il veut bien me donner un numéro de téléphone aux États-Unis que nous puissions appeler. Il est extrêmement surpris de ma demande, après réflexion il me donne le numéro de son propre bureau à Washington.
La radio du RITA dispose d’un combiné à numérotation digitale.
On appelle : bip, bip… Après un certain temps cela sonne à l’autre bout mais pas de réponse. Petite frayeur … Il me donne un second numéro.
On appelle de nouveau : bip, bip… Cela sonne et quelqu’un répond et se présente, en américain bien sûr, c’est le bureau voisin de celui du secrétaire d’état Ambrose. Mr. Ambrose demande alors si sa secrétaire est bien là, et son interlocuteur lui répond que non, il ne l’a pas vue aujourd’hui.
Mr. Ambrose lui dit alors: ‘’Do you know that I am talking to you from a French jeep in the middle of nowhere … no kidding!’’ Savez-vous que je vous parle depuis une jeep française en pleine nature … sans blague !
C’est parfois comme ça qu’on inscrit un gros ‘’+’’ dans un rapport de choix.
D’autant que la concurrence s’annonce rude, les britanniques proposent leur nouveau système de transmissions appelé Ptarmigan. Ils mènent dès lors un marketing et un lobbyisme débridés auprès des autorités politiques et militaires américaines. N’hésitant pas à dénigrer le système français, à l’anglaise quoi !
Le programme MSE
Le futur système de transmissions tactiques de l’US Army s’appellera donc MSE ‘’Mobile Subscriber Equipment’’ : équipement d’abonné mobile.
L’appel d’offre stipule qu’il s’agit de fournir un réseau de communications tactiques à chaque Corps d’Armée de l’US Army, permettant de couvrir pour chacun d’entre eux une zone opérationnelle d’environ 37 000 Km² (la taille de 5 départements français) et en mesure de supporter les 9 000 abonnés statiques et mobiles de chaque Corps d’Armée en opérations.
Il y aura 5 Corps d’Armée à équiper. C’est l’un des plus grands efforts d’acquisition jamais entrepris par l’armée de terre américaine.
Pour répondre à l’appel d’offre du gouvernement américain un consortium est créé entre la société GTE ‘’General Telephone and Electronics’’ basée à Taunton Massachussetts, et Thomson-CSF basée à Boulogne et Gennevilliers.
Finalement c’est le consortium franco-américain qui est sélectionné en décembre 1985. Le contrat est à hauteur de 4,8 Milliards USD de 1985, soit 12 Milliards USD de 2025.
Le programme est NDI ‘’Non Developemental Item’’, c’est-à-dire un achat d’équipements sur étagère. L’US Army ne veut pas se lancer dans le financement de recherches et développements, ni de modifications profondes des équipements existants, qu’ils ont vus fonctionner sur le terrain. Ils seront seulement adaptés aux standards américains, en particulier les fréquences autorisées qui sont différentes aux USA selon l'emploi CONUS et OCONUS.
Par contre, une très importante organisation militaire de test et d’évaluation appelée OTEA (Operationnal Test & Evaluation Agency) est prévue pour tester et qualifier ‘’opérationnel’’ le système une fois livré.
L’avis de l’OTEA sera déterminant, ainsi que l’avis du Général commandant chaque grande unité équipée. C’est la 1ère Division de Cavalerie à Fort Hood, la fameuse 1st Cav Division, qui va s’entraîner et utiliser les matériels dans toutes sortes de conditions pour les tester. Après l’avis favorable conjoint des militaires, le Congrès des Etats-Unis approuvera l’acquisition et débloquera le versement financier correspondant à la tranche d’équipements de la 1ère division équipée, puis des suivantes.
Il en sera de même pour les équipements au niveau du 3ème Corps d’Armée de Fort Hood au complet (qui comprend la 1st CAV, la 2nd AD, la 4th INF Div de Colorado Springs et les éléments organiques du Corps d'Armée) c’est-à-dire 800 millions USD.
Comprenez : ‘’si le client final n’est pas satisfait, tu replies ton matériel sans paiement’’, c’est la contrepartie de l’acquisition de matériels sur étagère. L’enjeu est énorme pour les industriels.
Depuis juin 1986 je me trouve au Liban, où je suis adjoint du commandant des transmissions de la FINUL (un Colonel irlandais). Un beau matin de juillet 1987, le Général Michel Zeisser, commandant les éléments français, me convoque et me dit : ‘’tu peux préparer ton paquetage, tu pars à la 1ère Division de Cavalerie au Texas’’. En effet, un message de l’Inspection des Transmissions vient d’arriver à la station SLI de Naqoura et me désigne comme officier de programme du système MSE qui va bientôt être livré à Fort Hood. Le Général Harris, commandant le Signal Corps de l’US Army, a demandé à son homologue français qu’un officier de programme soit affecté à la 1st Cav Div pour participer à ce que l’on appelle le ‘’Fielding’’ de la première grande unité, à la formation, au suivi des tests et essais de qualification sur le terrain. Il se trouve que j’ai l’honneur d’avoir été désigné … à passer un nombre incalculable de nuits blanches.
C’est mon camarade Yves Suzanne, transmetteur de la ‘’Linares’’, qui vient prendre la relève de mon poste à la FINUL.
Je rejoins d’abord les établissements Thomson-CSF pour quelques mois afin de m’imprégner totalement de la version US des matériels qui vont être livrés. Une zone a été réalisée à Vélizy dédiée au programme MSE. Les usines de production en France tournent à plein régime au Mans, à Cholet, et à celle de Marc-en-Baroeul qui met au point et produit la version US du poste radio d’abonné, le MSRT. Il s’agit de livrer l’ensemble de la première tranche d’équipements en décembre 1987 au partenaire américain GTE, sinon gare aux pénalités.
Fort Hood, Texas
J’arrive au Texas le 1er février 1988. Le Lieutenant-Colonel Dennis Frisbee commandant le 13th Signal Battalion/1st CAV et son Sergent Major m’accueillent à l’aéroport de Killeen, près du camp militaire de Fort Hood. C’est la plus grande installation de l’armée des Etats-Unis, et du monde libre. Le camp a une taille de 880 Km², le parc à véhicules blindés fait 7 Km de long. Il y a une quantité incroyable d’unités dont 2 divisions blindées, 70 000 militaires, une base aérienne de transport, une base d’hélicoptères de combat … très impressionnant !


D’entrée de jeu je me demande sur quelle planète je suis arrivé. Au début je peine à comprendre le LTC Dennis Frisbee, avec son accent de Caroline du Sud, quant au Sergent-Major il mélange l’anglais avec un slang des noirs de Louisiane. Je viens pourtant de passer un an à parler l’anglais au quotidien au Liban à la FINUL, avec mon équipe de transmetteurs irlandais au Signal Office j’étais pourtant habitué aux accents exotiques.
Traditions de la 1st Cavalry Division
Matériels de la 1st Cavalry Division
Février 1988, le matériel du 13th Signal Battalion de la 1st Cavalry Division a été entièrement livré, installé dans des véhicules tout terrain HMMWV.
Le MSE au 13th Signal Battalion
Les trois premiers mois ont été dédiés à la formation des équipages par spécialités : stations de faisceaux hertziens, systèmes de radiotéléphonie mobile, calculateurs des nœuds du réseau, centre de commandement du réseau, etc.
Le LTC Frisbee m’a confié les capitaines commandant des Compagnies, et les lieutenants chefs de section du 13th SIG Bn, pour les former à l’emploi opérationnel de leur nouveau système. En fait, j’ai adapté le cours pratique que je faisais quelques années plus tôt en ‘’appli’’ à Montargis aux sous-lieutenants sortant de l’école de Coëtquidan.
Puis nous avons effectué sous le contrôle de l’OTEA, l’organisme d’évaluation, toute une série de déploiements. D’abord sans les unités de combat de la division, de jour, de nuit, en tenue NBC, etc.
Station Centre de Commandement du Réseau (SCC System Control Center)
Dans cette première phase de tests nous n’avions pas d’usagers réels. Pour réaliser l’évaluation l’OTEA utilisait des générateurs de trafic qui produisaient des quantités d’appels à chaque poste de commandement, ainsi qu’à un certain nombre de radios mobiles MSRT. Ceci permettait de vérifier si le réseau tenait la charge, avec des pointes de trafic correspondant à différentes phases opérationnelles.
Signal Node (nœud de transmissions)
Centre de raccordement radio (balise des radios mobiles MSRT)
En mai 1988 la 1st CAV Div au grand complet fait un exercice grandeur réelle au Texas, cela a été la grande première pour le système MSE.

Pendant une semaine la division a manœuvré, comme en opération réelle, en utilisant son nouveau réseau de transmissions tactiques.
Le Général John YEOSOCK commandant la division a voulu ‘’secouer’’ le système MSE pour voir s’il était opérationnel … à faire la guerre.
Chaque commandant de bataillon, chaque commandant de brigade a pu donner son avis au général. Après la satisfaction des différents commandants d’unités, nous sommes passés à la phase suivante qui consistait à déployer le réseau MSE en zone torride et désertique du désert de Mojave en Californie, au NTC de Fort Irwin.
Déploiement d’une brigade de la 1st CAV Div dans le désert de Mojave au National Training Center ‘’NTC’’ de Fort Irwin, Californie. Manœuvre intensive avec force d’opposition ‘’OPFOR’’
Nœud de transmissions MSE dans le désert de Mojave, Californie

Station NCS (Node Center Switch) cœur du réseau MSE
Opérateur d’une station du réseau MSE
Les matériels complets de l’une des brigades de la 1st CAV ont été embarqués sur des trains à Fort Hood : Chars Abrams, blindés Bradley, le bataillon de transmissions etc., direction le National Training Center de Fort Irwin dans la Death Valley. Et là, pendant deux semaines, la brigade a manœuvré dans le désert contre la force d’opposition de Fort Irwin, l’OPFOR, équipée à l’époque de matériels soviétiques.
En avril 1989, le Général YEOSOCK et le directeur d’OTEA ont décidé d’approuver le système délivré à la 1st CAV 14 mois plus tôt, libérant la clé de paiement de la première tranche d’équipements. Gros soulagement chez les industriels, et un grand pot au mess pour les utilisateurs. J’en ai profité pour être promu Lieutenant-Colonel.

Ma première mission accomplie, j’ai quitté mes camarades de la 1st CAV, et j’ai rejoint le bataillon de transmissions de la 2ème DB, toujours à Fort Hood. L’instruction était déjà terminée, et j’ai pu participer à l’évaluation des équipements MSE dans cette grande unité pendant quelques mois.
Nous ne sommes pas allés cette fois dans le désert de Californie pour la qualification du système MSE de la 2ème DB, mais en Allemagne pour participer à l’exercice REFORGER (Return of Forces to Germany) avec une Brigade de la 2ème DB, dont les équipements de combat étaient prépositionnés en Allemagne (POMCUS). Le transit du bataillon de transmissions s’est effectué par bateau. L’exercice REFORGER était considéré comme le plus grand exercice de l’OTAN pendant la guerre froide, Impliquant environ 125 000 soldats en Allemagne de l’Ouest.
Enfin, en décembre 1989 à la 4ème Division d’Infanterie à Colorado Springs, nous avons déployé et qualifié le système MSE en conditions hivernales sous un épais manteau de neige.
Le système MSE des trois divisions du 3ème Corps d’Armée US étant accepté officiellement, je pensais alors rentrer en France.
Pourtant le Général GRAVES, patron du 3ème Corps de Fort Hood, a demandé mon maintien pour participer à la mise en place du système MSE à la 3rd Signal Brigade, l’unité de transmissions du Corps d’Armée.
Les trois bataillons de la brigade de transmissions ont connu les mêmes phases de formation, de tests, et de mise en œuvre du MSE pendant six mois.
Tout cela s’est conclu par un déploiement complet du 3ème Corps d’Armée pour une grande manœuvre à travers l’état du Texas au cours du mois de juin 1990.
Au cours de l’exercice nous recevons une délégation de la commission de la défense du Congrès, d’ailleurs dirigée par une congress-woman, à laquelle le Général Graves confie toute sa satisfaction de son nouveau système de transmissions. Anecdote : A cette occasion j’ai pu traverser en véhicule militaire un pont sur la rivière Pecos du côté de Laredo, dont les amateurs de bandes dessinées se rappelleront certainement. Je n’avais malheureusement pas d’appareil photo pour immortaliser cet instant, et ce lieu, où la légende veut que Pecos Bill ait instauré la loi à l’Ouest du Pecos avec son ‘’calibre’’, et la loi à l’Est du Pecos avec sa ‘’Bible’’.

Fin juin 1990 le système MSE est définitivement approuvé au niveau du 3ème Corps, la clé de paiement des équipements de transmissions du Corps est débloquée. En juillet, je pars retrouver ma famille en France pour quelques vacances. Mi-août 1990 je reviens à Fort Hood. A peine arrivé je suis convoqué dans le bureau du Gal Graves, Commandant le 3ème Corps US.
Genre : Entrez, fermez la porte, tout ce que je vais vous dire maintenant est Top-Secret. ‘’Vous savez ce qui se passe ?’’ me dit-il.
Bon, j’avais vu la télé en France et j’avais appris comme tout le monde ce qui se passait du côté du Koweït.
Le Général me dit : ‘’on y va !’’
‘’OK Sir, vous y allez’’.
Il me dit : ‘’êtes-vous prêt à partir avec nous ?’’
J’ai répondu ‘’Sir, il y a plus de 2 ans que je travaille avec vous, oui bien sûr je suis prêt à partir avec vous en opérations extérieures, mais mon statut actuel d’officier de programme ne me le permet pas.’’
Il me répond ‘’ça, c’est mon affaire’’.
Quelques jours plus tard l’ambassade de France retransmet un message approuvé par le ministre de la Défense, Mr Chevènement, pour mon détachement comme officier d’état-major dans l’US Army, et autorisé à participer aux opérations extérieures qui se préparent.

Au 3ème Corps on me donne la charge de la cellule de planifications à la Brigade de Transmissions du Corps d’Armée. On repeint les véhicules couleur sable et on prépare leur embarquement au port de Galveston au Texas.

Pendant les 15 jours de transit maritime des équipements vers Dhahran - Al Khobar en Arabie Saoudite, de mon côté je collecte les cartographies disponibles de la région du Golfe persique.
Des cartes papier britanniques de 1956… avec ça on n’est pas sortis… Bien sûr aucun terrain numérisé n’est disponible pour calculer les liaisons hertziennes et tropo. Il faut demander des missions photos satellites pour cartographier la zone, et ça ne sera pas disponible avant des lustres.
Avec mon équipe il nous faut planifier très en amont le maximum de choses pour le futur réseau tactique Transmissions, depuis nos bureaux à Fort Hood. En liaison avec le G3 Plans du Corps : connaître la zone de déploiement des unités, l’estimation de la position des postes de commandement tels qu’ils sont prévus dans les premières semaines, les sites logistiques ...
Avec ces données, plus ou moins exactes, Il faut imaginer un déploiement du réseau de transmissions maillé au sud de la frontière du Koweït, en plein désert. Sans terrain numérisé de la zone, on fait donc le calcul des liaisons hertziennes à la main avec la cartographie disponible (j’ai ma règle à calcul de liaisons FH Deygout).
Le 27 septembre 1990, les éléments précurseurs embarquent dans les avions à la queue-leu-leu sur la base aérienne de Fort-Hood. Des MP contrôlent l’embarquement, pas d’appareils photos, pas de sac personnel, pas de disquettes informatiques.
Quiproquo, j’ai un sac personnel avec des documents techniques, quelques logiciels utiles, et une dizaine de disquettes contenant les premiers éléments du déploiement et les calculs de liaisons.
Le Général Cdt en second de la 1st CAV, commandant le précurseur, intervient pour que j’emmène mes dossiers, par chance il me connait bien et je suis dans le même avion que lui.
Desert Shield – Desert Storm
Il se trouve que j’ai été détaché initialement pour servir avec les éléments déployés du 3ème Corps US (Fort Hood).
Mais une fois sur place à Dhahran, l’état-major du 18ème Corps (para) du LTG Gary E. Luck venait juste d’arriver de Fort Bragg avec des éléments de la 35ème Brigade de Trans de Fort Bragg. Le 18ème Corps a finalement été désigné comme corps support, du fait de l’arrivée de ses trois divisions organiques (24th INF Mech Div, 82nd Airborne et 101st Air Assault).
Seules la 1st CAV Div et la 2ème DB venant de Fort Hood disposaient du matériel MSE. Ce sont les bataillons de la Brigade de Transmissions venant de Fort Hood, avec le matériel le plus performant et le plus adapté, qui vont être déployés pour constituer le réseau de corps d’armée. Les quelques officiers de Fort Hood connaissant l’emploi du MSE se sont joints à l’état-major Trans du 18ème Corps. Ce méli-mélo n’a pas été un problème, et très rapidement les équipes se sont intégrées.
Je me suis donc retrouvé en charge de la cellule Plans/Trans au CO du 18ème Corps (CTOC), installé dans les locaux vides d’une unité de l’Air-Defense saoudienne, au bout de la base aérienne de Dhahran, et avec mon équipe nous avons poursuivi le travail commencé à Fort Hood.
De fin septembre à mi-octobre 90, les matériels des bataillons de transmissions arrivent au port de Al Khobar près de Dhahran. Au fur et à mesure de leur débarquement nous déployons les ‘’Signal Nodes’’ qui vont constituer le réseau maillé, et les dessertes de PC, du 18ème Corps d’Armée US dans le désert saoudien.
L’opération Desert Shield commence.
Pas encore de GPS, … c’est l’artillerie qui dispose des tous premiers GPS MAGELLAN disponibles. Le déploiement s’effectue donc avec les cartes papier disponibles et les boussoles à l’ancienne.
Par chance le Colonel Dolan, commandant la 35ème Brigade de Transmissions, réussit à m’allouer un pilote et des heures de vol d’hélico pour effectuer des reconnaissances de points hauts dans les zones les plus éloignées.
Anecdote cocasse :
Après une quinzaine de jours au CO, le Colonel DALAGLIO chef du G3 vient me voir, et me dit :
« On est embêtés, la NSA nous cherche des noises. Elle vient de s’apercevoir que tu n’es pas habilité ‘’US Secret / US eyes only’’, ce qui est obligatoire pour travailler sur le O-PLAN (plan d’opérations) ».
Effectivement je disposais d’une habilitation au top niveau sur le plan NATO, mais pas ‘’US eyes only’’, bien sûr.
A Fort Hood on n’avait pas pensé à cet écueil de nationalité et d’habilitation.
Il ajoute « le Général s’en occupe ». Une semaine plus tard le G3 vient me chercher et nous allons voir le Général Luck : « J-L, tu peux continuer à travailler, j’ai demandé à la NSA si tu es habilité à lire ce que tu es en train de rédiger ! ». Un sacré sens de l’humour, le Général Luck.
Finalement, vu sous cet angle la NSA a donné son accord, une habilitation pour la durée des opérations en ‘’South West Asia’’, comme ils disent. Cette décision a probablement fait de moi, j’en suis très honoré, l’un des uniques détenteurs d’une habilitation américaine de ce niveau.
Centre Transmissions du XVIII Airborne Corps à Dhahran
Bon an, mal an, le réseau de transmissions MSE est déployé entre la région de Dhahran et tout le long du Koweït, et sera totalement opérationnel au cours du mois d’octobre 90. Les commandants d’unités utilisent leurs accès au réseau MSE, leurs radios d’abonnés mobiles MSRT, et la coordination entre unités est rapidement satisfaisante.
La situation est stable entre octobre et novembre 1990. On échange des quantités de messages de situation opérationnelle, des tonnes de renseignements, de messages logistiques, et on commence à coordonner la phase suivante : l’opération offensive Desert Storm.
Début décembre, le chef du G3 me convoque. Il y a là un capitaine des Forces Spéciales. Il va s’agir pour nous deux de faire une reco un peu ‘’discrète’’ pour déterminer les emplacements futurs des postes de commandement, des centres de transmissions, des nœuds principaux du réseau pour assurer une couverture et continuité radio pour les MSRT, des relais éventuels, et du futur PC Tactique du 18ème Corps. L’équipe du G3 nous détaille les zones prévues pour les GU, à nous de trouver sur le terrain les emplacements ad hoc.
Vaste programme …
On nous alloue une Toyota 4x4 blanche probablement de location, et nous voilà partis après un sérieux travail sur la carte. Nous sommes en jeans et tee-shirts, nos M16 et Beretta sont camouflés mais à portée de la main. Avec les tribus bédouines le long de la frontière … Il y a une équipe du 13ème RDP qui en a fait les frais semble-t-il.
Nous faisons halte à KKMC (Afar Al Batine), où se trouve une base saoudienne, à partir de là nous sommes dans l’inconnu. Nous poursuivons ainsi jusqu’à Rafha.
Le Capitaine dispose d’une caméra vidéo à cassette VHS, et nous filmons, relevons, et commentons tous les emplacements qui paraissent dignes d’intérêt, y compris une aire de poser tactique pour les C-130 (qui sera la future LOG Base Charlie).
Après quelques jours de pérégrination avec rations US et bouteilles d’eau, et quelques nuits dans la Toyota, nous voici de retour. La cellule G3 Plans utilise cette manne d’informations pour mettre au point l’ordre Opérations pour la bascule vers l’ouest, et notre équipe Plans/Trans pour travailler sur le redéploiement du réseau MSE.
Passer du déploiement de Desert Shield aux bases de départ de l’opération offensive Desert Storm va nécessiter le déplacement du 18ème Corps d’Armée US de quelques centaines de Km plus à l’Ouest au sud de l’Irak. On laisse la frontière face au Koweït aux unités nouvellement arrivées d’Allemagne (7ème Corps US) et à la division britannique.
Le 18ème Corps d’Armée US avec son réseau MSE, aura le gros morceau de la manœuvre : entrer en Irak et contourner par le Nord du Koweït puis vers le Golfe jusqu’à Bassorah (Al Bassrah), avec trois divisions US et la division française. Sur le plan transmissions c’est un gros, très gros challenge pour conserver la connectivité entre toutes les unités.
Déplacement des unités du 18ème Corps d’Armée US
On replie une grande partie du réseau MSE de la région de Dhahran, en laissant sur place un petit réseau couvrant la zone logistique arrière dans la zone portuaire, et l’ancien CO du Corps devenu PC Arrière.
Un panachage jamais vu de liaisons hertziennes, de liaisons satellites tactiques et FH troposphériques vont constituer le réseau maillé principal, que l’on déploie tout le long de la frontière irakienne.
On y parvient en moins d’une semaine. Nous avons reçu une nouvelle cartographie et enfin le terrain numérisé de la zone, et quelques GPS.
Nous réalisons l’interface entre le réseau RITA de la Division française Daguet et le réseau MSE du 18ème Corps d’Armée à ‘’LOG Base Charlie’’.
Déploiement du réseau MSE avant l’offensive en Irak (Extrait du briefing transmissions fait par JLD au PC Daguet le 23 février 1991)
Le PC Tactique du 18ème Corps US s’installe dans, et autour, de l’aéroport de RAFHA, et la Division Daguet à une vingtaine de kilomètres plus au Nord (AO Olive), d’où partira l’offensive le 28 février.
Station du réseau RITA (Division Daguet France) - Nord de Rafha
CO de la Division Daguet – AO OLIVE Nord de Rafha
Déploiement du réseau MSE planifié J+2 de l’offensive en Irak (Extrait du briefing transmissions fait par JLD au PC Daguet le 23 février 1991)
Dans toutes les phases des opérations Desert Shield, puis Desert Storm, la logistique et la coordination permanente entre les unités de combat ont eu un rôle déterminant. Les commandants des unités, petites et grandes, de l’US Army ont pu communiquer de manière continue depuis leurs véhicules HMMWV avec leurs radiotéléphones venant de Marc-en-Baroeul, au travers des nœuds de transmissions dont les calculateurs et les logiciels de routage, le cœur du réseau, viennent de France, ainsi que le SCC (CECORE US) le Centre de commandement du réseau.
28 février 1991 – 05H00 - les chars Abrams entrent en Irak
La mise en place du réseau MSE dans l’armée américaine a été reconnue unanimement comme un pas de géant pour les communications mobiles dans un environnement numérique. Après le déploiement opérationnel dans le Golfe, les autres corps d’armée de l’US Army suivront, et seront dotés à leur tour des équipements de transmissions MSE. C’est un succès industriel et opérationnel pour nos couleurs, dont l’ampleur et la rareté méritaient d’être soulignées.

Je suis de retour au Texas en avril 1991 avec les éléments du 3ème Corps US et de la 1st Cavalry Division. Au cours du mois de mai, le Signal Corps me désigne pour participer aux sessions interarmes des ''Lessons learned'' au Pentagon à Washington. C'est ma toute dernière mission dans l'US Army.
Je suis affecté début juillet 1991 au Bureau Emploi de l’EMAT, dans ''la cuve'' comme rédacteur, pour envoyer à mon tour d’autres camarades en OPEX.
Un an plus tard, en septembre 1992 je suis de retour à Riyadh. La DGA/DRI a demandé mon affectation pour un long séjour en Arabie Saoudite, à la demande du Gal Al Mohayya, chef d’Etat-Major de l’Armée saoudienne, mais c’est une autre aventure, et un livre à écrire.


