Le monument à Diego Brosset s’élève près du pont de Bir Hakeim à Paris. La figure du général commandant la 1ère division française libre, mort sous un autre pont, dans les Vosges, est maladroitement sculptée en ronde-bosse et donne à l’archange blond de la compagnie méhariste du Touat l’air d’un sénateur de la Vème République.

pasavent1Monument à Diego Brossset Promenade d’Australie Paris

Au premier regard, on peut confondre Diego Brosset avec l’un de ces mabouls à thèses comme l’armée en produit de temps à autre et qui, insuffisamment épuisés par le drill, s’essayent aux œuvres de l’esprit, à l’instar de ce Chassin dont il reste un nom dans les histoires du complot du 13 mai 1958, bachelier à quatorze ans, major de l’École Navale, auteur prolixe de livres d’histoire, de livres de stratégie et d’appels à l’émeute qui tous ont sombré avec lui. La phrase souvent citée d’une lettre où, à mi-chemin entre Lafcadio et Pic de la Mirandole, Brosset se fixait un programme de jeunesse qui devait le conduire à comprendre aussi bien Einstein qu’un chef berbère, à maîtriser la chasse à la baleine comme la théorie des quanta, à mener « du même cœur » sa voiture, son cheval, sa troupe au combat et quelques femmes, n’arrange rien. Pourtant Brosset était moins simple et d’un bois plus composite, qu’il devait s’attacher à travailler sans relâche. À la fin, il ne ressemblera pas à cette espèce de M. Teste corrigé par Bournazel qu’il avait sans doute rêvé d’être, et sera devenu lui-même, curieux mélange d’héroïsme, d’intelligence rapide et de simple gaieté, quand sonnera l’heure de l’appel des consignés – celle de la mort. « Je ne serai jamais un vrai général, mais ma division est une vraie division ».

Né à Buenos-Aires en 1898, il est placé en France chez les jésuites, où la dépression le rejoint. Il est sujet à d’incessantes migraines. Il se plaint, ruse avec l’encadrement, pratique la désertion intérieure. Les bons pères, qui sont connaisseurs, lui trouvent « la maladie des murs », et le voici retiré du collège. Au passage il a, comme on dit, perdu la foi. Plus tard il citera Renan dans un de ses livres : « La foi qu’on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts ». Que Mauriac ait aimé plus tard ses deux livres impubliés, Il sera beaucoup pardonné et Emmaüs ne change rien à l’affaire. Passé l’élan mystique de la première jeunesse, il restera longtemps l’homme d’un scepticisme un peu court. Il n’est pas impossible qu’il ne se soit pas assez aimé, contrairement aux apparences. « Si tu t’aimais vraiment toi-même, écrit Guigues le Chartreux, tu ne passerais pas tant de temps à servir celui dont tu ne peux obtenir de salaire ». Plus tard, lancé dans l’aventure saharienne, il citera Psichari et Foucauld, bien sûr, mais ce sont des figures obligées, et rien n’indique qu’il ait compris la nature des efforts que le second surtout avait faits pour se trouver en se perdant de vue. Jeune homme, Brosset en paraît incapable, tout à une passion triste de lui-même, et manque ceux qui auraient pu l’instruire. Ainsi Saint Augustin, qu’il trouve, lorsqu’il lit les Confessions, « aveuglé par sa foi » mais qu’il absout drôlement à cause de son goût pour les femmes. « Le doute s’affirme en moi seule certitude ». Il lui reste une énergie intacte, même brûlée d’un chagrin imprécis, indénommé, et un grand courage.

Il se trouve vacant et désœuvré dans la maison de sa famille lorsque la guerre éclate. Il a seize ans et son père refuse qu’il s’engage, arguant de sa faible résistance. Il s’épuise en marches incessantes, cinquante, cent kilomètres, portant un sac de trente kilos, jusqu’à arracher la permission paternelle. Il signe en septembre 1916 un engagement « pour la durée de la guerre » dans un bataillon de chasseurs alpins, prenant rang dans la « légion des mille », celle des mille plus jeunes volontaires de la grande guerre, qui comptera dans ses rangs le soldat Thin, qui choisit à Verdun le cercueil du soldat inconnu, et Désiré Bianco, mort à treize ans aux Dardanelles. Il n’est pas tombé dans un bataillon d’enfants de chœur, et leur chef de corps leur prêche « la haine sauvage » à longueur d’ordres du jour. Il connaît son premier engagement à la Malmaison, se distingue devant Mangin sur le plateau du Soissonnais, et finit la guerre trois fois cité. Viennent comme autant de punitions réglementaires les écoles, la garde au Rhin, les lectures sans fin, l’ennui, jusqu’au Soudan où il est nommé en 1922. Puis c’est le Sud Algérien, les compagnies méharistes du Touat et du Tidikelt, les longues chevauchées dans l’Adrar, où le souvenir de Foucauld n’est pas éteint, enfin la Mauritanie. Il y rencontre Henri Mangin, au départ prévenu contre ce narcisse militaire, l’Apollon des méharistes, faisant tout dans le désordre – sauf la guerre, qu’il abordait en technicien – avec lequel il se lie d’une amitié profonde. Il en épousera la sœur Jacqueline, qui se destinait au couvent anglais où elle avait été élevée. « On m’aura vu en ligne autant que votre père », lui écrira-t-il bientôt. Vers la fin de son second séjour Mauritanien, agacé par les tracasseries bureaucratiques et la bassesse générale, il songe à quitter l’armée. C’est alors qu’il écrit son grand livre, « Un homme sans l’Occident », que Depardon portera au cinéma en 2002. Ce récit étrange et dur rappelle les premiers écrits de Lawrence et la « terre du vide » de St. John Philby. « Ce livre est une trahison. Il est fou d’embaumer les morts ; leurs naïves et ridicules bandelettes appellent la profanation. Ainsi de notre jeunesse, du temps passé, de ce qui fut ».

On voit à l’incipit que le ton n’est plus le même. L’homme non plus. il n’a pas découvert au désert un vide peuplé des personnages de l’escadron blanc, disposé de toute éternité à l’amélioration morale et spirituelle des égarés de l’Occident. Il y a trouvé, ainsi qu’il est de règle, ce qu’il n’était pas venu y chercher. L’enfant neurasthénique a disparu dans les sables, et aussi l’adolescent plein de fièvre qui citait les nourritures terrestres et dont certaines lettres évoquaient la gamberge de Jean Yanne. La réalité seule compte à présent, réduite à cette marche sans recours dont l’horizon, y compris politique, se dérobe au regard. L’âme engourdie, comme effacée par la fatigue, fait ressembler l’homme aux animaux dont il se sert. « Les hommes ont serré sur leurs reins les lambeaux de vêtements, déteints et sales, mais qui, de loin, se confondent avec le sable, l’horizon, la dure lumière de midi, dans le mirage ; les chameaux amincis cheminent lentement, en silence, avec une résignation rigoureuse et calme ; tous sont patients aux longues heures de marche monotone. Sur quelque douar innocent plane le destin ». Et le héros n’est pas le méhariste français, mais Si Ahmed le Mechdoufi, dont le monde s’effondre sous les coups de boutoir des étrangers. Ce qui est singulier chez Brosset, c’est la suspension du jugement, et son refus d’un compromis analogue à celui qui a fait passer Lawrence pour un traître à ses propres yeux, deux fois traitre peut-être, jusqu’à le conduire à l’inutile épreuve de Bovington. A certain moment du récit, il ne semble plus y avoir de loyauté nationale qui tienne, d’aucune part. Ou plutôt le Sahara a tout envahi, parce qu’il excède les capacités des hommes. Il ne reste plus que l’humilité de la condition terrestre, la solitude d’un voyageur survivant à peine sur l’écorce, que Brosset relève d’une phrase sèche et comme bousculée parfois par des vents imprévus. Il n’en oublie pas pour autant ce qu’il est, un militaire français, ni que les sahariens ont une existence qui ne dépend pas de son regard et qui se poursuivra après son départ, ce qui le distingue aussi de Michel Vieuchange, l’explorateur de Smara, mort ces années-là et qui, lui, ressemble plutôt à un touriste tragique : un Rimbaud précédé ou suivi de nulle œuvre qui vaille, un Gordon sans esclaves à libérer, un Caillé sans ville à décrire, un Brosset sans ergs à pacifier. Il n’y a pas chez Brosset cette vacuité que Philippe Soupault avait relevée avec finesse chez Vieuchange, au milieu du concert d’éloges qui avait suivi sa mort. Ce qui donne au récit de Brosset toute sa force, c’est un détachement de soi que rien dans sa vie antérieure ne laissait pressentir.

Brosset commence alors d’acquérir une statue de légende au moment même où il en a mesuré la vanité. C’est le même homme et un homme différent. Sa gaieté est plus marquée, sa résolution aussi. Il a commencé d’emprunter le chemin qui mène à cet infini qu’il a renoncé à connaître et dont le désert lui a présenté l’image. Après sa mort Vercors écrira : « J’ai vu que le chemin parcouru par Diego était celui que suivent la plupart d’entre nous de la jeunesse à l’âge mûr. Mais c’est le plus souvent un long cheminement, plein d’hésitations et de retours et plus qu’à demi inconscient, fait bien plus de facilité, d’oubli, d’abandon, de soumission aux appétits et de lent durcissement du cœur, que l’expression révolutionnaire d’une résolution virile. D’une telle volonté, d’un chemin si rapide et si droit, et d’un aboutissement si riche, si fougueux, Diego reste pour moi le premier, - et le seul exemple ».

En 1940, la défaite le trouve en Colombie, à la mission militaire française. Dès le 27 juin, il rallie le général de Gaulle et la France Libre. De la BBC il s’adresse à ses anciens compagnons d’armes : « Méharistes du Hoggar et du Touat, votre tour est venu ! ». Il n’est pas aveugle, et juge avec exactitude le général lui-même – décision trop nette, assurance trop grande sur les questions qui ne lui sont pas familières – et ses premiers compagnons, qui ne saisissent pas toujours que l’acte de révolte ne dispense pas de s’exercer au sérieux et à la discipline. Il accomplit un travail d’État-major, suit de Gaulle au Soudan, au Caire, arpente la côte des Somalis, mais il n’est pas heureux, n’étant pas en première ligne. Il souffre des intrigues de l’Afrique du Nord et s’impatiente. En août 1943, il se voit confier le commandement de la 1ère division française libre, celle de Bir Hakeim, succédant à Mangin-Vernerey dit Monclar, à Larminat, à Koenig. C’est à sa tête qu’il donnera toute sa mesure, bousculant l’Allemand en France, toujours en première ligne, enthousiaste, brutal, fantaisiste. Il entre le premier dans Rome, participe au débarquement en Provence, « plus près du feu que nombre de commandants de bataillon », écrira un témoin. Il remonte le Rhône et libère Lyon. « Les hommes forts ne tombent jamais quand il faut passer ». L’ami de Saint-Exupéry et de Vercors est entouré de tous ceux que son charme a touché, transformant les années noires en épopée lumineuse. « Le cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique » dont a parlé Malraux dans son oraison funèbre pour Jean Moulin, c’est le sien autant que celui de Leclerc. A son État-major sert Eve Curie, fille de Pierre et Marie Curie, gaulliste de la première heure, dont on se souvient de l’entretien avec Gandhi, qui racontera ces années en écrivant « A journey among warriors ». Son officier d’ordonnance, comme lui continument exposé aux balles, se nomme Jean-Pierre Aumont. Il s’est fait connaître en 1934 dans le Lac aux dames d’Allégret, a joué dans Drôle de drame, dans Hôtel du Nord, dans l’Équipage, le film de Litvak tiré du roman de Kessel. Juif, il a quitté la France pour les Etats-Unis en 1940. Sa notice Wikipédia porte simplement : « militaire de la France libre et acteur français », tout en lui prêtant des liaisons avec Joan Crawford, Hedy Lamarr, Vivien Leigh et Barbara Stanmyck, ce qui fait également rêver. On pense à Jean Gabin, « le plus vieux chef de char de la France Libre », qui reviendra de la guerre avec des cheveux blancs et pour lequel, dit-on, Marlène Dietrich cuisinait des spaghettis.

Après Lyon, Brosset remonte vers le Nord, en s’arrêtant au Tata de Chasselay, là où en juin 1940 les Allemands ont massacré les tirailleurs sénégalais désarmés dans des conditions atroces. Il fait sa jonction avec la 2ème DB de Leclerc à Châtillon-sur-Seine, avant de prendre, en trombe, la direction du Jura. Druon lui apprend que l’auteur du Silence de la mer est son ami d’autrefois, Jean Bruller. Il y trouve un motif de joie en traversant un pays à l’abandon : « Ignorance totale des Français de ce que fut notre résistance. Exactions des FFI. Cupidité atroce des paysans. Crainte honteuse de la mobilisation. Ingrate rancune contre les Alliés ». Tel est le compte rendu, fait par un de ses officiers, d’une semaine de permission. Après la libération de Paris, la 2ème DB, recrutant dans la capitale ne recevra pas plus de mille engagements pour poursuivre la lutte. Brosset paraît survoler ce désastre moral. Il a quarante-six ans. Il y a vingt-six ans que le caporal-clairon Sellier a sonné le cessez-le-feu de novembre. Personne ne sait encore comment cette guerre s’achèvera, et la course de Brosset s’accélère. Aumont lui rapporte de Paris la dernière lettre de Vercors : « Voici donc la gloire. Elle est bien ce que j’en pensais : aussi vaine que le reste, avec un léger goût de pourri ». Brosset vient d’écrire à une amie : « Je jouis et je souffre de tout, mais souvent, vite, d’une façon vivante ». Il veut libérer Belfort, s’attarde aux souvenirs de 1870, pense à l’Europe qui pourrait advenir. Le 20 novembre il s’élance en Jeep à la tête de sa division. Il pleut à verse. Une première Jeep roule dans le fossé. Il en prend une seconde. « Jamais je ne l’avais vu aussi impatient », dira Jean-Pierre Aumont. Ses derniers mots furent « Que la vie est magnifique ! ». Au lieu-dit le Tournant-de-Passavant, il donne un coup de freins brutal pour éviter des sapeurs qui travaillent sur un pont, près du village de Champagney. La voiture bascule dans le Rahin. Aumont tombe sur la berge. On retrouvera le corps de Brosset dans le torrent, deux jours plus tard. « On ne peut employer son intelligence, avait-il écrit en 1940 à Louis-Eugène Mangin, à chercher des raisons d’accepter ».

pasavant2Le tournant de Passavant

pasavant3Monument sur le Pont du Tournant de Passavant

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